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« La Grosse Tête » : l’humour au second degré

- 17/03/2015

Fantasio qui essaie de tirer la couverture à lui en réécrivant « La Mauvaise Tête », un coup d’État au Bretzelburg, nos deux héros jouant sur les planches une variante du Petit Chaperon rouge : Pierre Makyo s’amuse sans complexes à revisiter les codes du mythe Spirou…

Extrait de ''La Grosse Tête'', Le Spirou de Tehem, Makyo et Toldac


Comment rendre hommage à Franquin tout en gardant son originalité propre ?

C’est ma nature ! Je peux admirer quelqu’un sans pour autant le sacraliser. Je sais ce que c’est qu’un auteur, somme toute, il s’avère que j’en suis devenu un, je connais ses difficultés et ses craintes mais je ne vénère pas aveuglément l’Auteur avec un grand A. Par exemple, j’ai une certaine admiration pour un auteur comme Wasterlain parce qu’il a permis à toute une génération de dessinateurs de s’éloigner et de casser le moule graphique instauré par Franquin.

« La Mauvaise Tête » était une aventure policière au premier degré. L »La Grosse Tête » est un récit à double lecture, truffé de clins d’oeil et de références : à Louise Bourgoin, miss Météo devenue actrice, aux producteurs despotiques, etc.

Je crois que cette forme d’humour est très contemporaine ; aujourd’hui, le second degré est devenu presque monnaie courante. Les adolescents raffolent d’un humour volontiers trash. Avec cet album, on disposait d’une marge de manoeuvre suffisamment large pour imposer un humour un peu plus acerbe. On pouvait se permettre beaucoup de choses sans que ce soit en désaccord avec l’esprit, voire la morale du personnage. Nous avions tout simplement envie de nous amuser avec ce qui nous fait rire, nous !

Extrait de ''La Grosse Tête'', Le Spirou de Tehem, Makyo et Toldac

Était-ce difficile de mélanger Spirou, Fantasio, Seccotine et Champignac avec de nouveaux personnages de votre cru, comme le producteur Paco Calente ?

Non, à partir du moment où nous avons trouvé la cohérence interne du récit. À partir de là, on s’est laissés bercer par l’histoire… Ce qui n’a pas été toujours facile, c’est d’écrire un scénario qui tienne la route. Jouer avec tous les codes de cet univers comportait malgré tout un danger : il ne fallait pas que cela devienne complètement illisible pour les gens qui n’ont pas en mémoire la culture de toutes les aventures de Spirou ! Il fallait, en dépit de toutes nos références, conserver une ligne narrative qui reste claire pour tous. Notre histoire est inscrite dans le monde d’aujourd’hui — avec des références aux médias et au cinéma actuels — et en même temps, tout est tronqué dans un univers comme celui de Spirou, puisqu’il y a la convention du héros qui ne vieillit pas, quelle que soit l’époque qu’il traverse. C’est fallacieux, et pourtant ça fonctionne : c’est une des magies de la bande dessinée.

J’ai l’impression que tu t’amuses aussi beaucoup à stigmatiser les producteurs de cinéma qui s’emparent d’un roman ou d’une BD pour, au final, la dénaturer complètement.

Oui, mais ça, c’est un grand classique ! Il y a toujours ce conflit — qui n’est pas près de se terminer — entre les auteurs et les producteurs. Les artistes sont en décalage, voire en projection dans l’avenir ; ils sont nécessairement novateurs. Alors que les décideurs, et cela se comprend, sont obligatoirement dans le registre commercial et dans le passé ; ils ont sur leur disque dur la liste de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas, et ils veulent en fonction de cette liste appliquer des recettes. L’artiste véritable va essayer d’imposer une vision qui ne correspond pas nécessairement aux codes de ceux qui le financent.

Extrait de ''La Grosse Tête'', Le Spirou de Tehem, Makyo et Toldac

La BD belge repose sur deux socles : Tintin et Spirou. Tintin est l’oeuvre d’un artiste unique, Hergé. À l’inverse, Spirou a été et est repris par un nombre impressionnant d’auteurs. Comment vois-tu ton Spirou ? Comme une pièce dans une gigantesque fresque du « mythe Spirou » ?

Ça, c’est une question énorme ! J’ai un avis partagé sur la question. En tant que lecteur, et même en tant qu’auteur, je trouve que l’intégrité du personnage est une notion importante. En même temps, je le répète, j’avoue avoir pris énormément de plaisir à m’amuser avec l’univers de Franquin. Donc je suis incapable de déterminer laquelle des deux philosophies est la meilleure, car chacune a ses avantages et ses inconvénients. Ne pas vouloir qu’on touche à l’oeuvre d’un auteur comme Hergé, c’est respectable. A contrario, vouloir que d’autres perpétuent une oeuvre comme Spirou, lui donnent de l’ampleur dans tout un ensemble de registres, c’est une démarche qui se défend tout aussi bien ! Je n’ai donc pas d’avis tranché dans cet épineux débat…

Extrait de ''La Grosse Tête'', Le Spirou de Tehem, Makyo et Toldac

En savoir plus : « La Grosse Tête », Le Spirou de Tehem, Makyo et Toldac (Parution : 20 mars 2015).

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